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Yogyakarta face à la catastrophe

Himawan S Pambudi travaille pour diverses ONGs à Yogyakarta.

Yogyakarta est une région située au sud de l’île de Java. Son territoire s’étend du mont Merapi au nord, jusqu’au sud, au bord de l’Océan Indien. On dit qu’il existe une ligne reliant les trois centres cosmologiques javanais : le sommet du mont Merapi, le palais de Sultan de Yogyakarta et l’Océan Indien. La ligne qui relie les trois s’appelle l’ « axe imaginaire », elle passe sur deux points d’axes ; le monument (tugu) au bout de l’Avenue Malioboro et le mirador de chasse (panggung) à Krapyak en sont des marqueurs visibles.

Cette région a été fondée le 7 octobre 1756 en conséquence de l’accord de Giyanti qui divisait le royaume Mataram en deux : Kasunanan à l’est et Ngayogyakarta à l’ouest (Merle C.Ricklefs 1974, Jogjakarta under the sultan Mangkubumi 1749-1792 : A History of the Division of Java). Après l’Indépendance d’Indonésie, Yogyakarta est devenu une région spéciale avec des privilèges politiques du fait de son rôle dans la révolution ayant conduit à l’indépendance.

Yogyakarta est situé sur une plaque tectonique et le volcan que la région abrite est le plus actif de la ceinture de feu du Pacifique. Elle est donc très exposée aux catastrophes naturelles, en particulier les tremblements de terre et les éruptions du mont Merapi. Depuis 1548, pas moins d’une cinquantaine d’éruptions du mont Merapi ont été enregistrées. Le 27 mai 2006, Yogyakarta a été frappé par un tremblement de terre d’une magnitude de 6,2 qui a causé la mort de 6 234 personnes et laissé sans abri des milliers d’autres. Quatre ans plus tard, le 5 novembre 2010, le mont Merapi est entré en éruption, faisant 277 morts et des milliers de déplacés. J’ai vécu ces deux catastrophes de près en ayant été affecté directement par elles, en même temps que je m’engageais comme bénévole au sein d’une communauté de volontaires.

À chaque catastrophe à Yogyakarta, l’émergence d’une solidarité intégrant les habitants des communautés et les volontaires peut être observée. Lors du tremblement de terre de 2006, les habitants de la périphérie de Yogyakarta, bien que n’ayant pas été directement touchés étant loin de l’épicentre, ont néanmoins construit des maisons de fortune en bambou pour les sinistrés. Les bambous avaient été récoltés depuis leurs jardins. Les agriculteurs qui cultivent la terre sur les pentes des montagnes ont fait don de légumes et ont installé des soupes populaires à divers endroits. Les étudiants ont mis en place des activités avec les enfants dans le but de réparer les traumatismes de la catastrophe, leur permettre de récupérer et de retourner à l’école rapidement. La société civile aida le gouvernement à enregistrer le nombre de victimes et à mettre en place les services d’urgence nécessaires aux sinistrés. Diverses organisations de bénévoles ont été créées et mobilisées par les groupes des habitants de différentes communautés pour atteindre les personnes les plus touchées par le tremblement de terre. Moins d’un an après le tremblement de terre, l’économie et les activités de la vie quotidienne ont repris leur cours comme avant la catastrophe.

L’éruption du mont Merapi survenue en 2010 a provoqué le même phénomène. Des milliers de points de distribution de soupes populaires et des camps de réfugiés ont été installés pour accueillir les habitants des villages situés sur les pentes du mont Merapi. Les résidents protègent les villages contre la menace de crime (notamment de vol) dans les résidences de déplacés. Cette solidarité sociale émerge à chaque fois que Yogyakarta fait face à des catastrophes, y compris lors de la pandémie actuelle de la Covid-19.

D’où vient cette solidarité, comment est-elle née et comment s’est-elle développée ? Yogyakarta est le centre de la culture javanaise et de ses valeurs. À Java, le sambatan est reconnu comme la base la plus élémentaire de la solidarité sociale. Koentjaraningrat (1994) déclare que toute forme essentielle de communication consiste à partager de l’énergie avec les personnes qui en ont besoin. Largement utilisé dans les régions de Yogyakarta et du centre de Java – sauf dans la région occidentale adjacente à Java – le sambatan est appelé «rewang» chez la plupart des habitants de l’est de Java. Cette activité consistait initialement à travailler ensemble pour la démolition d’un bâtiment lorsqu’il y a besoin de réparation ou de reconstruction. Le propriétaire demandera à plusieurs voisins proches de l’aider à démolir sa bâtisse (Koentjaraningrat, 1994). Mis à part le sambatan, il existe d’autres formes de communalisme social dans la société javanaise, comme le merti desa (prendre soin du village), le sadranan, le slametan et diverses formes de dons. Ces traditions se sont parfois estompées pour prendre des formes de plus en plus commerciales, mais ce n’est pas toujours le cas.

Lors de la pandémie de la Covid-19, cette solidarité s’est manifestée sous diverses formes de volontariat, telles que la distribution de produits alimentaires, les cuisines publiques ou la soupe populaire, la distribution de repas gratuits pour les travailleurs journaliers, l’assistance aux handicapés, les crédits pour micro-entreprises et l’aide médicale. Parfois, l’aide organisée par ces groupes de bénévoles était plus rapide et mieux coordonnée que celle organisée par le gouvernement. Une bureaucratie compliquée et intéressée est l’obstacle le plus sérieux à la prise de mesure par le gouvernement pour faire face aux situations d’urgence provoquées par des catastrophes naturelles.

La pandémie de la Covid-19

Le gouvernement indonésien a annoncé le premier cas de malade lié au virus Corona 2019 (Covid-19) le 2 mars 2020. L’annonce a été suivie de politiques visant à empêcher la propagation du virus, dont l’une était le distanciation sociale à grande échelle (Pembatasan Sosial Berskala Besar ou PSBB), c’est-à-dire le confinement. Même si de nombreux efforts ont été faits pour empêcher la propagation du virus, le 11 septembre 2020, au moment où je rédige cet article, le nombre de personnes exposées atteint plus de 3500 personnes par jour, avec un total de 210 000 cas et un doublement de ce nombre toutes les semaines. Le nombre de personnes en réanimation a atteint 150 000 et celui de décédées 8 544 (rapport de Satgas Nasional).

À Yogyakarta, la première réponse à la pandémie de la Covid 19 s’est manifesté le 20 mars 2020 et se poursuit jusqu’à présent. La première semaine de propagation du virus a provoqué la confusion et l’inquiétude de nombreuses personnes. La capacité limitée des établissements de santé, l’absence d’informations précises sur le virus et les déclarations aléatoires du gouvernement ont rendu la plupart des citoyens anxieux. Ces derniers ont alors pris des mesures pour stocker les aliments de base. Si en France, ce sont les pâtes et la farine de blé pour le pain, en Indonésie, ce sont le riz et les nouilles. En conséquence, ceux avec un faible pouvoir d’achat ont eu du mal à se ravitailler. Une fois le problème alimentaire résolu, il fallait encore se confronter à une vague de licenciements et une augmentation proportionnelle du nombre de pauvres, en particulier ceux travaillant dans le secteur informel : les tireurs de pousse-pousse (véhicules à trois roues tirés par la force humaine), les enfants des rues, les porteurs sur les marchés et les citadins des bidonvilles. À Yogyakarta, de nombreux groupes d’initiatives de solidarité se sont mobilisés pour venir en aide aux classes sociales les plus démunies pour faire face à la pandémie de la Covid-19. Parmi eux, j’ai eu location de rencontrer les responsables de Solidaritas Pangan Jogja (SPJ) et Sambat Jogya (SONJO).

Solidaritas Pangan Jogja (SPJ) a été créé par des étudiants qui ont construit des cuisines publiques à différents endroits de la ville de Yogyakarta. Leur but est d’aider les personnes démunies des zones urbaines à survivre face à la pandémie de la Covid-19.  En raison des restrictions sociales imposées par le gouvernement, les travailleurs informels des zones urbaines sont ceux qui sont les plus touchés. Presque tous ont perdu leur revenu du fait de la baisse générale des activités. Grâce à la soupe populaire mise en place par SPJ, ils peuvent chaque jour recevoir un repas. SPJ obtient des matières premières alimentaires grâce à des dons d’agriculteurs et des communautés aux alentours, en particulier les agriculteurs des pentes des montagnes et de la côte sud qui produisent des légumes de bonne qualité. Le SPJ est dirigé par Ita F. Nadia, féministe indonésienne vivant à Yogyakarta, qui joue le rôle important de mettre en place ces diverses initiatives de solidarités.

Outre SPJ, une initiative similaire peut être trouvée dans Sambat Jogja (SONJO), fondée par Rimawan Pradiptya, maître de conférences à la Faculté des sciences économiques et de commerce de l’Université Gajah Mada. SONJO se concentre sur l’aide aux personnes les plus vulnérables face aux impacts de la propagation de la Covid-19 à Yogyakarta. Leur mobilisation a débuté quand il s’est agi de faire face à l’urgence des besoins en équipements de protection des personnels médicaux. Il a créé un groupe Whatsapp pour connecter les producteurs et les unités de services de santé demandeuses. Des petits tailleurs mais aussi des innovateurs et des chercheurs ont pu participer à l’effort. Alors que la bureaucratie s’est trouvée incapable de répondre à la situation, le groupe de discussion s’est avérée être une réponse adaptée et efficace. Plusieurs problèmes ont ainsi pu être résolus rapidement.

En suivant des principes d’empathie, de solidarité et de coopération mutuelle, SONJO se mobilise pour aider la société à lutter contre la pandémie Covid-19. La force de SONJO est à trouver dans le réseau mis en place dans les médias sociaux pour diffuser des informations sur les situations d’urgence auprès de diverses communautés et d’encourager ainsi les citoyens à s’entraider pour résoudre les problèmes. Une fois la situation d’urgence des équipements médicaux résolue, SONJO a commencé à intervenir dans la reprise économique, en particulier pour les petits entrepreneurs, les plus touchés par le confinement.

Une autre forme unique d’organisation de solidarité est MARI BERBAGI, ou « Allons partager ». Ce mouvement développe diverses initiatives de partage de nourriture entre les résidents d’un village ou d’une commune en fournissant des boîtes de nourriture qui peuvent être remplies et emportées par quiconque en a besoin. Les boîtes sont placées dans des endroits stratégiques faciles d’accès afin que tout un chacun puisse les remplir et les récupérer gratuitement. Ce programme est très utile pour les démunis et ceux qui travaillent dans le secteur informel (souvent journaliers) pour obtenir gratuitement de la nourriture de base. Le programme indifféremment appelé «Jogo Tonggo» (prenez-soin des voisins), « sejangkauan tangan » (à portée de main), ou encore «Prenez-le gratuitement et chacun peut le remplir» est également apparu dans les communautés villageoises pour partager entre voisins. Les résidents disposent ainsi à un endroit défini des légumes, des nouilles instantanées, ou d’autres aliments de base, comme des boites de sardines ou des œufs. Ceux qui en ont besoin peuvent les emporter gratuitement pour les cuisiner chez eux.

Des dizaines d’initiatives similaires ont été menées à Yogyakarta sous des formes autres que les aides alimentaires et sanitaires. Parmi celles-ci, on peut noter la création de marchés numériques pour les producteurs, l’aide pour fournir un accès à internet gratuit ainsi que d’autres activités menées par des communautés bénévoles pendant la pandémie de la Covid-19. Ces initiatives concernent des entités telles que Le Comité Humanitaire de Yogyakarta (KKY), AyoBantu Satunama, MaduraCare et bien d’autres. Enfin, on peut noter l’initiative de quelques photographes professionnels qui, pour aider les petits vendeurs de rue, leur ont fourni des photos ‘instagrammables’ pour promouvoir leurs ventes sur les réseaux sociaux.

La pandémie Covid-19 est toujours présente en Indonésie : le nombre de cas supplémentaires par jour atteint plus de 4000. Le nombre total de cas en Indonésie s’élève à 353.000 (au 13 septembre 2020). On estime que ce chiffre ne prend en compte qu’environ 2% des cas réels. La plupart des hôpitaux ont atteint la limite de leurs capacités et le taux de mortalité reste toujours élevé. Au moment où on observe un retour de l’instauration des restrictions, le maintien du rôle des communautés dans l’organisation de la solidarité sociale est primordial. D’autant plus lorsque le gouvernement a du mal à résoudre les problèmes macroéconomiques et de santé. La solidarité grandissante observée constitue bien un espoir de sortie de crise, mais constitue aussi un signal d’échec du système en place.

Traduit  par Mulyandari Coetmeur.

Relu par Pierre Prouteau.

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