Notre-Dame des Landes
Social

Notre-dame des landes, cartographie social depuis la Taverne de Solidarité

Par Mulyandari Coetmeur (Réseau Indonésie)

Le 24 août 2020 était mon premier voyage pour visiter Notre-Dame Des Landes. Mais pour mon association, Réseau Indonésie c’est la troisième mission vers ce lieu connu comme l’icône de la lutte contre la construction des aéroports. La première était en 2016 quand Muhammad Al-Fayyadl, un étudiant en master de philosophie à l’EHESS originaire de Java-Est, qui est également le fondateur de l’association. Il a voulu acquérir des savoirs et des expériences de NDDL pour les partager avec ses amis qui accompagnaient les victimes de l’expulsion du projet de l’aéroport de New Yogyakarta International Airport (NYIA). La deuxième était en 2019 pendant la visite du duo de musiciens « Splendid Dialog », de Malang, Java-Est, qui a consacré ses musiques pour encourager les militants sociaux et écologistes. La troisième fois, fut la participation de Réseau Indonésie et Solidarité Indonésie à la Rencontre Intergalactique d’Habitat Léger et Zadenvie, du 24 au 30 août 2020.

Pour être honnête, je ne me souciais pas vraiment des concepts et des programmations de ces deux événements parce que j’avais décidé de prendre la tâche de gérer La Taverne Solidarité qui devait générer de l’argent pour financer le coût de participation de nos organisations à cet événement. Par conséquence, pendant la période de préparation, je me suis davantage concentrée sur l’objectif des revenus, le nombre de portions à vendre, les menus, le nombre de couverts à préparer. Les tentes, tables, chaises et personnel qui devaient être amenés. Bref, j’ai suivi ma routine de quand j’étais scout au lycée. Même si j’ai été formée à cette tâche, à chaque fois avant le départ, il y a toujours du stress, la peur que quelque chose manque ou ne se passe pas comme prévu.  Compte tenu du trajet Paris-NDDL, 400 km, soit 4 heures en voiture sans s’arrêter, s’il y a des articles importants et coûteux oubliés cela peut poser un problème.

Pendant la semaine, nous sommes restés dans alentour de NDDL. J’ai loué à titre privé un appartement dans la ville de Nantes pour Madame Kar, notre cuisinière, et moi, aussi mon mari et ma fille. Chaque matin et soir mon mari me conduisait entre Nantes et NDDL trajet d’environ 30 minutes.  Le reste de l’équipe dormaient dans une cabane à Noë Vert, à 15 minutes de NDDL.

Le problème arriva dès la préparation. L’équipe, qui à l’origine comptait 12 personnes, a décrut avant le jour du départ : 3 personnes (une mère et 2 enfants) se sont retirées, parce que la mère avait été appelée pour un travail au musée comme restauratrice d’objets anciens. Deux autres, étudiants indonésiens, se retirèrent la nuit avant de départ.  Un s’est retiré en raison de problème administratif avec sa bourse et un autre parce que ses parents étaient inquiets du covid-19. Alors, nous sommes partis avec l’équipe restante. « Niet drugoy ! », comme a dit camarade Staline. Il n’y a personne d’autre !

Le programme sur l’Indonésie que nous avons proposée aux organisateurs de l’évènement a également changé plusieurs fois, même si le thème restait sur le sujet d’environnement. J’étais réticente à l’idée de payer les frais de déplacement et d’hébergement des intervenants, car nous ne savions pas si le Warung Solidaritas générera suffisamment de revenus. C’est la première fois que nous participons à cet évènement. Ma collègue Iba qui s’est occupée de la programmation sur l’Indonésie a finalement trouvé un conférencier d’Indonésie qui ne pouvait que faire une vidéoconférence. Enfin, nous avons présenté le film Sexy Killer et une discussion avec Dandy Laksono le réalisateur, une discussion sur le racisme et la discrimination envers des femmes en Papouasie avec Javiera Rosa comme intervenante. En outre, une exposition de collection d’affiches de solidarité pour la lutte contre des expulsions et sur des conflits agraires en Indonésie a été organisée. C’est Rangga Lawe qui a rassemblé et préparé ces affiches pour cette exposition.

En première impression, arrivant sur le site j’ai été un peu déçue.  D’abord j’ai trouvé que l’espace d’événement n’était pas aussi grand qu’à la Fête de l’humanité à laquelle j’ai l’habitude de participer. Le lieu est nommé l’Ammbazada sur  l’application « maps » de Google et se situe au milieu de forêt. Il n’y a pas de transports publics dans alentour.  Deuxièmement, quand nous sommes arrivés, personne du comité d’organisation que j’ai rencontré à l’accueil ne savait où nous devions installer la tente, à l’exception d’une personne, qui communiquait avec nous par mail depuis notre inscription. Et il n’était pas à l’accueil au moment de notre arrivée. Après quelques appels téléphoniques il est apparu et nous a dirigé vers une grange avec une cuisine et un bar pour nous y installer. Une chose qui me rendrait heureuse, c’est qu’une fois que nous savions où nous installer, au moment de décharger notre camion, des jeunes sont arrivés, prêts à nous aider à transporter nos affaires du camion à la cuisine indiquée.

Mais j’ai été à nouveau un peu déçue, car quand j’ai commencé à nettoyer la cuisine et le bar pour pouvoir travailler, une personne nous a dit que le bar serait utilisé pour un apéro coréen. L’atmosphère d’incertitude me dérangeait. Réalisant qu’il s’agissait d’un territoire d’occupation, j’ai donc décidé d’utiliser leur logique : l’état d’occupation de facto d’abord, ensuite le statut de jure ! Même si le plan était pour apéro coréen, si de facto c’était une taverne indonésienne qui se mettait en place, il se pouvait que l’apéro coréen finisse par déménager.

Alors j’ai continué à nettoyer la table du bar et à étaler nos plats. Dès que les rouleaux de printemps, le poulet grillé et le kari d’agneau sont sortis, les gens se sont rassemblés autour du bar pour les acheter. Ceux qui étaient venus parce qu’ils avaient faim et ceux qui étaient venus pour l’apéro coréen mais étaient heureux de retrouver des lumpias, se sont tous réunis, le résultat était qu’on ne savait plus ce qui se passait avec l’apéro coréen…

Cette nuit-là, j’ai été escorté en voiture par Iba jusqu’au Super U Vigneux de Bretagne à 7 km du lieu, car mon mari n’était pas en capacité de conduire une voiture dans la nuit sur une route forestière sans éclairage. Ce soir-là, j’ai également suggéré de diviser l’équipe en deux : Madame Kar et moi prendraient la responsabilité comme équipe du matin et les autres comme équipe du soir. Madame Kar et moi sommes venus à 08h00 tous les matins et sommes rentrés à 21h00. C’est ainsi que mon mari a pu venir me chercher jusqu’au lieu de l’évènement, en arrivant sur les lieux avant le coucher du soleil. L’autre équipe est arrivée à 10h00 et est rentrée à la maison le soir tard, selon la situation.

J’ai l’habitude de rencontrer des hommes et des femmes dans tous sortes d’apparences, ceux qui sont avec des dreadlocks, des modes de vêtements empilé n’importe comment ou excentriques, un homme maquillé, une tête d’homme sur un corps de femme, ici j’ai tous rencontré durant l’évènement mais pas qu’eux. Mais tout ça ne me dérange pas. Ce qui m’intrigue vraiment, c’est le nombre de personnes qui me disaient qu’ils n’avaient pas assez d’argent mais voulaient goûter la nourriture que nous servions. Je me suis un peu inquiété parce que cette taverne est pour payer notre participation à cet événement et en espérant aussi que la taverne pourrait faire un peu plus de revenu pour remplir un peu la caisse de deux organisations. Le problème avec le nom « la taverne de solidarité », il faut savoir partager. 

Alors, j’ai ensuite fait des critères dans ma tête avec qui je voulais partager un repas. La première, avec ceux qui nous avaient aidé à décharger le camion. Ensuite avec l’équipe de « plongeurs » qui nous était très utile. A ceux qui disent poliment qu’ils n’avaient pas d’argent plus que 3€ pour un repas je servais une assiette pleine de riz sauté ou de nouilles sautées et un bala-bala (beignets de légumes).

Un après midi il y avait un jeune home maigre de cheveux blonde qui nous a proposé de nous aider faire le service en échange de repas. Il a travaillé pendant 3 heures avec nous pendant les deux étudiant indonésien de notre équipe prendre leur pause. Il travaillait efficacement et a mangé à la fin de service. Le soir il est repassé juste pour un gâteau de riz gluant comme dessert. On était très contentes. Mais d’autres personnes qui sont venus après lui pour proposer la même chose n’étaient pas toujours aussi satisfaisantes que le premier. Il y avait un qui a demandé à manger avant de travail et il nous a aidé juste pour peler 5 carottes. Alors, j’ai arrêté de prendre de telles propositions.

Sur le chemin du retour à l’appartement, je me demandais toujours, qui sont vraiment ces personnes que je rencontre et je sers à la Taverne de Solidarité et qui ont mangé les nouilles sautées ou le riz sauté de Madame Kar ? En termes d’âge, ceux qui m’ont dit qu’ils n’ont pas beaucoup d’argent sont souvent très jeune. Peut-être moins de 25 ans. Cela veut dire ce sont des personnes qui n’ont pas droit au RSA. Malheureusement, je ne peux pas non plus trop bavarder avec eux pour savoir.

Certaines personnes sont matinales.  Avant l’activité du jour commençait, ils sont déjà devant le bar pour commander du café.  La plupart ce sont des papis qui séjournaient sur place dans un parking de camping-cars situé à 500 mètres de l’Ambazada.  Je me suis fait des amis avec deux papis. Appelons les Patrick et Bernard.  Patrick vit entre Besançon et Colmar, Bernard vient de Normandie. 

Patrick est un comptable et partisan du compost. Il aime plaisanter sur l’endroit où il vit à la frontière Suisse. Selon lui, c’est un endroit stratégique pour surveiller quiconque apporte son argent en Suisse pour éviter les impôts. Bernard m’a parlé de sa petite amie qui est née et a vécu en Indonésie jusqu’à l’âge de 6 ans, car le père était un ingénieur qui travaillait pour le projet de barrage de Jatiluhur à Java Ouest. Ils sont tous les deux à la retraite. Des personnes de son âge sont souvent apparemment en bonne situation financière.

C’est le cas aussi de Patrick et Bernard. Ils payent plus que le prix indiqué ce qu’ils achètent de temps en temps. Mais ils faisaient attention à leur dépense. Ils ne consomment pas avec gourmandise. Patrick et Bernard invitent de temps en temps des personnes avec qui ils souhaitent discuter pendant le repas. Ils apportent pas mal de clients pour la Taverne.

Bernard et sa compagne souhaitent profiter de sa retraite dans un endroit où le coût de la vie est plus bas. Ils se sont intéressés à passer leur retraite en Indonésie. Ils m’ont beaucoup posé de questions sur cette possibilité, car ils ont entendu que des Français le font. Je leur ai rappelé que la loi agraire indonésienne ne permet pas aux étrangers d’avoir des droits de propriété sur des parcelles de terre. J’ai appris d’eux que le travail agricole n’est pas un métier facile et ne promet pas une vie décente s’ils appliquent la loi française 100% à la lettre. En France il y a beaucoup d’agriculteurs qui ne vivent que de l’aide de l’État pour continuer à produire selon eux.

En France, la loi protège bien les travailleurs au point que de nombreux employeurs hésitent à recruter de nouveaux travailleurs, de sorte que le marché du travail devient un espace d’accès restreint. Les jeunes que je rencontre certains ont peut-être quitté l’école à un jeune âge et n’ont pas eu assez de bagages pour s’insérer dans le marché du travail. Peut-être que certains d’entre des personnes que j’ai rencontrées ici ont déjà fait des hautes études ou même ont exercé de bon métier, mais pour des raisons diverses ils ont arrêté, soit ils ont eu envie ou été obligés de changer du travail, mais n’obtenaient pas la formation souhaitée. Ils recherchent probablement ensuite des formations alternatives. Ces formations alternatives existent par fois dans les mouvements sociaux qui questionnent ou rejettent le système formel. Le terrain vacant pour un aéroport qui a été abandonné jusqu’au 2000 est un nouvel espoir pour eux.

Ces gens me rappellent les gens que j’ai rencontrés il y a 23 ans dans une sous-commune appelée  Kalimati, qui fait partie du sous-district de Cakung, au nord-est de Jakarta ; ce sont les gens qui occupaient un bout de terrain appartenant à Probosutejo (le cousin de Soeharto, le dictateur militaire) pour agrandir son usine de roue.

A Kalimati j’ai rencontré Mme Sri, une prostituée qui rêvait d’avoir une taverne sur son propre terrain ; M. Endi, un ancien voyou qui voulait construire un étang de pêche ; Ibnu un chauffeur de camion qui a été emprisonné pour avoir tué un homme et ne veut plus retourner dans son village natal ; Mme Sugiati, une vendeuse ambulante de café à la gare du bus de Pulogadung qui rêvait d’avoir une maison près de son lieu de travail ; Mme Juariah, une aide à domicile qui ne savait pas où aller si elle était expulsée de Kalimati; M. Surip, un vendeur de riz sauté qui parle javanais de haut niveau mieux que beaucoup des chefs du gouvernement de Java central que j’ai rencontré quand je menais la mission de mon organisation sachant que la capacité d’un javanais de parler dans sa langue est un marqueur social; M Kirono est un ferrailleur et aussi un lecteur assidu du journal Kompas, un journal national respecté pour les décideurs ; Monsieur le Haj, le propriétaire de la mosquée et de plusieurs appartements Kalimati ; Mr. Nur Suhud, un proche de ce dernier qui donne souvent le sermon après la prière de vendredi. Quelques années plus tard j’ai rencontré M Suhud un fois encore comme candidat à l’élection législative nationale du PDIP, le parti politique de président actuel, Joko Widodo. La population qui a construit leur maison sur Kalimati ont finalement le droit de rester après plusieurs menaces d’expulsions.

Tandis que le terrain est rattaché à l’administration de la commune de Kampung Terate, sous-district de Cakung. Je suis sûr qu’à NDDL il y a aussi tous des gens comme eux : ceux qui n’ont pas d’autre choix, ceux qui voient des opportunités de construire une vie nouvelle, ceux qui sont poussés par leur idéalisme ont choisi d’être là, ceux qui ont fait de cette terre et cette nouvelle société un espace d’expérimentation d’idées politiques, bref de divers acteurs qui ont permis à la lutte de commencer, le combat de durer et enfin de gagner. Mais l’activité de Warung Solidaritas ne m’a pas permis de faire connaissance plus approfondi avec eux et de concevoir une cartographie sociale parfaite.

Pour la version indonesienne cliquez ici

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