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MOSCOU 1963

Par Asahan Alham

Avant de quitter mon appartement, je vérifie la température près de l’entrée. Moins 35 °C. Il fait plus chaud que la veille, 5 °C de plus. La neige épaisse devant le portail de la cité universitaire : un problème récurrent chaque hiver, on s’adapte, et étrangement chaque fois qu’il neige il fait plus chaud, surtout dans un manteau 100 % en laine de 3,5 kg serrés au corps.

Destination une petite ville à 40 km de Moscou, pour répondre à l’invitation d’une personne rencontrée un an auparavant dans une station balnéaire à Sochi, avec qui nous avions partagé des moments romantiques durant le séjour. Je vous épargne la recherche de la localisation de cette petite ville, car il existe plusieurs endroits portant ce nom dans cet immense pays qui autrefois s’appelait République Socialiste de l’Union Soviétique.

L’hôtesse est une étudiante de l’école de pédagogie avec qui je suis sorti plusieurs fois à l’opéra et au cinéma. Elle s’appelle Nadjia, née la même année que moi : 1938. Avant d’aller à l’opéra ou au cinéma, Nadjia arrive souvent en avance pour me rejoindre à la cité universitaire. Elle m’attend pendant que je m’entraîne seul dans la classe de musique. Parfois elle m’attend plus d’une heure en m’écoutant jouer. Après le cinéma ou l’opéra, je la raccompagne en train, car il est toujours minuit passé.

Le trajet vers chez Nadjia me procure toujours le sentiment de la douceur de l’amour même lorsque je suis seul durant deux heures, dans un wagon presque vide à bord du train électrique. Le paysage est composé d’une couche de neige de presque un mètre d’épaisseur qui rend la terre toute blanche aussi loin que l’on peut voir.

À mon arrivée à la gare de destination, Nadjia et sa copine m’attendent déjà. Elle s’appelle Galia. Une fille très accueillante, énergique et qui aime bien me toucher. Nous marchons durant environ quinze minutes pour arriver jusqu’à chez Nadjia. À notre arrivée, il y a déjà d’autres invités qui m’accueillent chaleureusement : c’est la fête de fin d’année. Dans un salon où trône un sapin décoré de petites ampoules, l’ambiance se remplit rapidement de joie grâce aux conversations et rigolades entre invités.

Je remarque que le nombre des filles est largement plus important que celui des garçons, ce qui est assez courant dans ce pays à l’époque. Mais je profite d’une attention spéciale dans cette inégalité. Le nom « Asahan » est prononcé avec douceur dans tous les coins de la salle, entre les boissons alcoolisées et les amuse-gueules typiques de la Russie. Fruits secs, pains, fromages, salo ou saucissons sec, sardines, cornichons, gâteaux sucrés et bonbons, sans compter les bouteilles de champagne et de bière.

Nadjia étant l’une des hôtesses, elle est très occupée dans la cuisine et lorsqu’elle me confie à ses amis je l’ai presque oubliée. La fête se termine peu avant l’aube. Tous les invités sont tombés de sommeil sur les canapés ou les fauteuils. Personne ne se réveille avant 10 heures du matin, et quand la journée commence avec le repas du matin, nos ventres sont encore quasi pleins. Après le petit-déjeuner, on sort dans un parc forestier pas loin de chez Nadjia pour faire du patin à glace avec nos chaussures de ville en s’abordant et se frottant l’un à l’autre, se faisant des bises afin de se réchauffer dans cette température de -35°C.

À l’heure du déjeuner, nous retournons chez Nadjia pour le repas. À la fin de l’après-midi elle me raccompagne à la gare, et je rentre à Moscou. La fête de fin d’année est terminée, je n’ai pas eu le temps d’échanger avec Nadjia plus de deux ou trois phrases. Notre relation n’avancera pas, sauf les rendez-vous au cinéma ou à l’opéra à Moscou qui continueront comme avant… jusqu’au jour où je quitterai Moscou pour toujours.

En ce moment, avec la fin d’année qui approche, je me demande si Nadjia est encore vivante. Si c’est le cas elle doit avoir 80 ans, comme moi.

Hoofddorp – Pays Bas, 28 décembre 2018

Traduit de l’indonésien par Mulyandari Coetmeur.
Relecture : Gabriel Facal

La version originale a été publiée dans l’ouvrage intitulé « Dendam Sejarah », par Ultimus, Bandung.


À propos de l’auteur 

Asahan est décédé à l’âge de 82 ans dans un hospice de la ville de Haarlem, aux Pays-Bas, le jeudi 5 novembre 2020 vers 17h31 heure locale ou 23h21 heure indonésienne.
Asahan Alham était exilé depuis que son passeport indonésien avait été révoqué unilatéralement par le dirigeant de l’Ordre Nouveau, Soeharto, en 1966. Il a vécu dans divers pays : la Russie, la Chine, le Vietnam, et s’est retrouvé aux Pays-Bas à la fin de sa vie.

Né à Tanjung Pandan, Belitung, le 4 décembre 1938, Il a étudié à la Faculté des Lettres de l’Université d’Indonésie en 1961 et a obtenu un diplôme à la Faculté de Philologie de Moscou en 1966.

Asahan Alham est un écrivain indonésien qui a publié des ouvrages dès les années 1950. Des recueils de sa poésie et de sa prose ont été publiés dans des livres pour les amateurs de son écriture. Voici quelques-unes de ses œuvres :

1. Perjalanan dan Rumah Baru (collection de poèmes, Stichting ISDM Culemborg, Pays-Bas, 1993).
2.23 Sajak Menangisi Viet Tri (collection de poèmes, Pustaka Jaya, Jakarta, 1988).
3. Perang dan Kembang (Roman, Pustaka Jaya, Jakarta, 2001).
4. Cinta, Perang dan Ilusi, collection de nouvelles, mémoires entre Moscou–Hanoi
(Humaniora, Depok, 2006).
5. Alhamdulillah (roman biographique, Sastra Pembebasan, 2006).
6. Azalea: Hidup Mengejar Ijazah (roman, Klik Books, 2009).
7. Dendam Sejarah (Ultimus, Bandung, 2019), collection de poèmes, nouvelles et essais publiée dans la cadre du 80e anniversaire de Asahan Alham.

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